Deutschland über Alles!!! (3eme épisode: Moyen Age et romantisme: la Grâce agissante)
Et c'est reparti pour de nouvellezet trépidantes aventures teutonnes... voici venir la dernière couche de confiture autobiographique, ne poussez pas trop vite cet ouf de soulagement que je vois éclore sur vos lèvres virtuelles (vous savez que c'est très excitant des lèvres virtuelles, mais ne nous égarons pas, bref, vive le virtuel, mort au réel embourbé dans la corporalité), vous n'êtes pas encore sorti de l'aulnaie.
En fond sonore, si ça peut vous intéresser, Ute Lemper chante des airs de cabaret des années 30 (je vous la recommande, elle est vraiment très très chouette!).
Ça n'est pas encore en seconde que je découvris le romantisme et devinez sur quelle illustration (nettement plus réussie, je précise) s'ouvre mon cahier? Je suis pitoyable de constance dans mes lubies: la sempiternelle barbare est de retour, sauf que cette fois, pogo oblige, elle a des pics partout _au point de soulever des doutes sur d'éventuelles aventures odiniques avec les gros machins hérissonesques de Mario (ou Zelda, j'ai oublié), mais laissons là la théozoophilie_ tient une énorme hache sanglante de sa main droite tandis que sa sénestre brandit une non moins énorme chope de bière, a deux grosses tresses blondes, une cape de fourrure à provoquer à Sewerin l'érection du siècle (ceux qui ne lisent pas Sacher Masoch sont des moufles), bref, elle était la porte parole du Black et Pagan metal scandinaves que j'ignorais encore devoir rencontrer incessamment avec heurts et fracas. Suivant l'évolution normale de la fantasy-freak en barbaro-metalleuse, c'est consciemment et résolument intoxiquée que je rencontrais au début de l'année la famille qui allait me recevoir pour trois semaines à Hanovre.
Changement de personnalités mais confirmation des tendances lourdes constitutives de la germanité: les parents étaient à la tête d'un très important magasin d'horticulture, et s'ils n'avaient pas le côté intello-bobo-post 68 de mes hôtes souabes, leur rapport à la nature n'était pas moins fort, leur fille ainée, doucement rebello-révolutionnaire qui cultivait de la Marie Jeanne en serre s'apprêtait fort consciencieusement à reprendre l'entreprise familiale tandis que sa jeune sœur moderne, branchée passait son temps à tenir son rôle d'ado sociable et de fille cool. Le tout dans une maison que le couple avait faite construire selon leur plan, une superbe demeure de bois dont le toit s'ornait de deux profils de chevaux croisés à la mode de Rohan. Les deux chevaux n'étaient pas que des ornements architecturaux mais paissaient joyeusement sur les terres familiales, plus un petit shetland moche (je hais ces petits machins teigneux): le père pratiquait l'équitation western. Je ne mentionne même pas le jardin et vous laisse vous imaginer son entretien parfait, découpant des recoins mystérieux, des havres d'harmonie autour d'un ruisseau aménagé en petites mares, s'ouvrant sur les champs sur lesquels donnait aussi la baie vitrée de ma chambre (ce qui faisait que chaque matin je m'habillait fort indécemment sous l'œil du soleil levant).
Deuxième version du Paradis allemand: je me levais avec le soleil pour partir à travers bois et champs galoper avec le père de famille, fort heureux de trouver de la compagnie dans ses cavalcades matinales depuis que ses filles avaient quelque peu perdu leur intérêt pour la chose équestre. Surprendre les biches, les renards sur des réserves de chasse au petit matin, le visage fouetté de feuilles ruisselantes, traverser à la diable un pont d'autoroute en criant «yeeeeeeeehah!», passer par la boulangerie du village voisin prendre les Brötchen du petit déjeuner, partir en vélo à l'école, passer l'aprèm' à faire les tests stupides de «Brigitte» avec des amies, ou à visiter Hanovre (direction les boutiques rôlistes, goth', manga, le tout se trouvant derrière la gare, si jamais vous passez quelques jours là bas) en solitaire et le soir aller à l'opéra pour 5 euros la place!!!!
Je découvrais encore plus de choses qu'au cours de mon premier séjour: une journée à aider au magasin, à apprendre les vertus et les noms latins des «simples», une demi-journée à m'occuper des enfants lors d'une fête entre voisins, à gérer les promenades à cheval, à découvrir l'étendue de la catastrophe culinaire que je représente ayant par malheur voulu faire découvrir à ma chère famille hôtesse une spécialité aveyronnaise qu'il fallu couper à la hache!!! (mais qui fut entièrement raflée par une mère de famille dont le fils avait développé une addiction à la chose pour le plus grand soulagement de toute l'assemblée), à essayer la monte à cru et à la hussarde par surprise de surcroît (mais sans pousser de cri, il y a des limites à la témérité) qui finit en quelques secondes dans les fils barbelés, le cheval n'ayant guère apprécié la brusquerie de la chose, me laissant une cicatrice fort martiale qui peut être développa chez moi une certaine manie plus ou moins morbide, quelques heures à ramasser des fraises dans une coopérative agricole, un voyage à moto qui décida de mon dégoût pour la voiture (on ne peut que haïr la voiture quand on a goûté à la chevauchée sauvage d'une puissante cylindrée à hurler du métal dans son casque).
La vie d'une fille normale de mon âge (curiosité d'intérêt théorique et scientifique pour moi) le nutella, le jogging pour dépenser le nutella, le shopping chez H&M, les glaces au soleil avec des amis, les problèmes de l'adolescence: une meilleure amie anorexique. Et l'école, qui ne fit que confirmer ma première expérience, l'anthroposophie n'ajoutait finalement que très peu au laxisme ambiant: en cours de chimie, en pleine manipulation d'acide, les garçons laissaient leurs cheveux longs traîner partout, d'autres s'asseyaient sur les paillasses, je songeai que ma prof ultra stricte qui exigeait de nous une paillasse parfaitement ordonnée, des cheveux tirés, des manches remontées, des sacs entreposés au fond de la salle, en eut fait un infarctus. Et que ça mange en cours, et que ça contredit (intelligemment et à propos) le prof, le tout en assurant un niveau aussi bon que dans mon propre lycée! Prenant goût à cette joyeuse anarchie responsable, je n'hésitai pas, en cours de français, à me lever pour entonner «vous n'aurez pas l'Alsace et la Lorraine» lorsqu'un jeune impudent eut des velléités d'annexion en répondant une gosse hérésie à la question «qui appartient l'Alsace?». Inutile de préciser que lors du contrôle de français, duquel j'étais fort heureusement dispensée et où je bouquinais tranquillement dans le hall, tous les élèves se rendirent au moins une fois aux «toilettes» en passant bien évidemment par la case «hall». Pour ce qui est des activités en plein air, le lycée d'État n'avait rien à envier à la Waldorfschule: randonnées en vélo, canoë (journée mémorable où nous manœuvrions des avirons métalliques sous les saules alors que l'orage grondait, du coup, peu sensible au romantisme de la chose, et après que mon coéquipier m'eut galamment avertie que la probabilité de se faire foudroyer était 6 fois plus grande que celle de gagner au Loto, nous arrivâmes au but un bon quart d'heure avant les seconds, ce qui nous valu les honneurs de la course), barbecue en forêt etc... Nous nous retrouvions le soir en ville pour profiter de la politique culturelle exceptionnelle qui propose des places à 5euros pour les jeunes à toutes les représentations lyriques et théâtrales. La Française, que dis-je, la Parisienne en moi crut d'abord ne jamais se relever de la honte d'aller écouter la Traviata en rangers (camouflées sous un pantalon noir long, avec le pli comme il faut) et cheveux rouges (bien tirés en chignon strict) avant de voir les meilleures places du parterre occupées par des jeunes en jeans déchirés, T shirt de groupes et tignasses über barbares. Lors d'une autre représentation, nous eûmes la patience, la ténacité de tenir 15 minutes devant de l'absurdité conceptuelle sensée représenter lourdement la bureaucratie et le sordide des années 40 (du genre dans un décor dépouillé, 5 personnages en habits poussiéreux face aux murs, un va piquer une crise d'épilepsie orgasmique au centre, puis retourne à sa place, deux échangent solennellement leurs places en traversant la scène au pas de l'oie etc... et ad nauseam) avant de nous lever comme un seul homme pour aller lécher des glaces, activité autrement plus enrichissante que de se forcer à la sodomie de diptères qui ne demandaient rien à personne.
C'est dans la classe d'Annabel (qu'on appelait Anna, de toute façon, j'eus rapidement l'impression que de même que tous les Japonais s'appellent Tanaka, toutes les Allemandes s'appelaient Anna, il y en avait au moins trois par classe) que je rencontrai une fascinante jeune fille qui ne faisait guère partie des fréquentations de mon hôtesse, une jeune fille pâle et frêle à cheveux verts! Ces cheveux étaient incroyables, laids pour la plupart de la classe (des «filles cool et populaires» surtout), ils étaient de la même couleur que ceux du jeune garçon/dragon du Voyage de Chihiro, un mélange naturel de chatain, de cendres et de tas de nuances qui donnait au final une impression de vert tendance kaki (des cheveux camouflage!), je les trouvais magique et me liait très vite d'amitié avec la jeune fille (je ne prends pas la peine de préciser son nom, il tombe sous le sens), mangaka en herbe qui travaillait un projet de BD fantastique et féérique, avec laquelle je partageais de nombreux goûts musicaux. C'est elle qui me m'indiqua la boutique (derrière la gare!) recommandée par un magazine de jeux de rôle, SF et fantastique «Nautilus» acheté l'année d'avant à Pforzheim et c'est dans cette boutique, autrement plus agréable que nos Albums germanopratins fréquentés essentiellement par des geeks et des individus un poil glauques fascinés par des figurines ignobles de nounours mutants, que je m'initiais au Shôjo Manga (je pratiquais déjà le Shônen depuis un certain temps et tenais les autres catégories pour insupportablement niaisouillardes).
Je découvrais la grâce de ces créatures disproportionnées, trop grandes, trop maigres, de ce déni de la vie et de l'existant pour construire un rêve dans une bulle de savon, ce culte de la pose, de l'attitude sans vie, ces jeunes gens androgynes qui ne vivent que pour leur beauté de porcelaine dans des amours bisexuelles, la confusion des genres dans un hymne à la mélancolie, Tristesse et Beauté du rêve impossible. Le Shôjo et ses personnages désincarnés m'apparut comme l'ultime refuge du décadentisme et du dandysme, si Oscar Wilde avait vécu au XXIeme siècle, il serait devenu mangaka (ou pop idol comme le propose le magnifique et complètement plat Velvet Goldmine, film qui est au cinéma ce que le Shôjo est à la BD: de la grâce, des poses, du rêve pour l'amour de la Beauté sans un seul soupçon d'intérêt scénaristique). Dans un Shôjo, il n'y a pas DU TOUT d'intrigue, et tout le monde s'en balance, les divers tomes d'une série pourraient avantageusement être remplacés par un gros artbook avec des tas d'éphèbes alanguis, divinement maigres, aux yeux profonds et charbonneux, de jeunes sylphides diaphanes aux doigts aussi longs que ceux d'ASP, aux costumes de poupées macabres flottant dans les limbes du rêve. Je me rendis alors compte que le Japon nous venait d'Allemagne, tous les animés, les mangas, les groupes de visual key y sont produits avec au moins 5 ans d'avance sur nous, si ce n'est 10 (c'est aussi pour cela que nombreux jeunes groupes allemands comme Death Stars ou Cinema Bizarre empruntent leur image éffémino-dark au visual, avec les conséquences dramatiques que l'on sait sur le public féminin). Si je dis que c'est en Allemagne que s'est enflammée ma passion pour le Japon, cela va encore craindre politiquement, mais bon, c'est esthétiquement vrai (pardonnez moi l'oxymore, en effet, dans le domaine du Shôjo du moins, l'esthétique, la Beauté ne peut être que fausse, morbide et délétère, les pages que lisent des millions de jeunes filles exhalent l'anorexie, l'homosexualité, la stérilité glacée, la chlorose et même pas en filigrane. La lectrice le sait et consciemment s'enfonce dans cette mélancolie morbide, comme elle fumerait un opium. On peut dire que le Shôjo est l'opium du peuple mais aussi sa rédemption car par lui la masse apprend à fantasmer, à s'élever à l'idéal en dépassant «la peau», l'instinct bestial de vie. Le Shôjo est l'avatar ultime de la nihiline). La Japon donc, me fut enseigné, instillé en intraveineuse dans cette boutique hanovrienne, le Japon moderne du Shôjo mais aussi l'honneur samouraï, la férocité des assassins, les perversions esthétiques, le délicieux sadisme du Japon féodal à travers L'Habitant de l'Infini (Blade of the Immortal) de Hiroaki Samura, superbe manga, mon préféré très très très loin devant tous les autres, images somptueuses, combats sublimes!
Mon ultime «initiation» à moi même eut lieu grâce au père de famille qui avait le bon goût d'apprécier, outre l'équitation western, les marchés médiévaux où de talentueux artisans présentaient un travail de sellerie qu'il goûtait pour ses deux montures. J'étais déjà fascinée de loin par le Moyen Age, rapport à l'épopée des Niebelungen, à l'Edda de Snorri Sturluson, et SURTOUT à tout le mouvement médiévalo-fantastico-rôlistique, je portais une épée en pendentif achetée lors d'une fête médiévale aveyronnaise fort historiquement authentique mais très loin de l'ambiance et du professionnalisme des fêtes allemandes _épée remplacée depuis par un os trouvé sur un chantier archéo (Vanitas etc...) puis plus récemment par Mjöllnir_ c'est donc surexcitée que j'arrivai à la maison avec un prospectus pour un marché médiéval avec tournois, concerts etc... qui se tenait dans les jardins princiers d'Hanovre. Responsable de l'excitation avancée, un nom sur le prospectus: Corvus Corax! J'avais découvert ce groupe quelques années plus tôt grâce à une compilations de musique celtique impitoyablement emmerdante à coups de voix éthérées sur trois accords lamentables de harpe, au milieu de cette daube infâme, rangé là dedans à cause de la cornemuse, un titre envoûtant, sombrement épique, vampirique «Mille Anni Passe Sunt» avec en plus des passages en roumain, imaginez le culte que je vouais à un groupe absolument inconnu en France pour mon plus grand malheur. Je regrettai amèrement de n'avoir ma robe de GN cousue main pour me rendre à la fête mais pour compenser le père de famille me prêta un long manteau d'équitation en cuir qui avait LA classe internationale du rôdeur ténébreux! Là bas, des tentes de toile de lin blanches ou décorées, des artisans au travail passionnant, je restai des heures à les observer œuvrer tandis que Claus (le père d'Annabel) discutait avec de vieilles connaissances en marchandant des brides ornées, je discutai aussi un peu, m'improvisai aide de forge en activant le soufflet, ravie d'entendre le forgeron m'expliquer son art, même si je ne saisissais que les trois quarts de son enseignement, j'admirai les chefs barbares barbus et chevelus s'entraîner à l'épée, je n'avais plus qu'une envie: en être! Bien sûr tout ceci était incroyablement fantaisiste et «unauthentisch» comme je l'appris plus tard en fréquentant de véritables groupes de reconstitution historique, mais l'ambiance était incroyable, le campement idéal des jeux de rôle, des BD médiévales, avec ses ribaudes, ses rôtissoires, la bière et l'hydromel coulant à flots, les cris très brooootal death des barbares, le bain public, mixte, où l'on buvait et mangeait (ultra décadent). Je m'achetai une corne et aidai puissamment à sécher le tonneau percé. La nuit tombait, je m'exprimais nettement mieux et étais sensiblement moins timide après avoir vidé quelques cornes (une petite corne signale-je à l'attention ceux qui connaissent ma corne d' une pinte, qui me fut d'ailleurs offerte par Claus lorsque Anna et ses parents passèrent quelques jours en Aveyron sur mon invitation, le même été), Claus avait conclu une bonne affaire, Heiterkeit herrschte (l'allégresse régnait me paraît un poil bebête, la peste soit des non-germanistes!), et dans un sursaut d'enthousiasme, une des troupes me proposa, en plaisantant, de rester avec eux pour aller de marché médiéval et marché médiéval. Ils ne savaient pas à quel point j'en brûlais, je me jurai de le faire un jour, avec eux ou d'autres. Les spectacles alternaient sur la scène centrale: un joyeux groupe de musique médiévale, attirant principalement les enfants des différentes troupes et des visiteurs, puis deux danseuses orientalo-médiévales (le summum du un-authentisch), rousses, ce qui me fit fantasmer un bon quart d'heure sur la généalogie vampire d'Akasha (je le répète, Anne Rice c'est bon, mangez-en! Mais contentez vous des trois premiers tomes des Chroniques Vampires pour éviter l'indigestion, et lisez-le en anglais, c'est très facile et beau!), puis die Ostgothen, même si par hérédité ancienne je préfère ceux de l'Ouest, ce groupe de musique barbare (du médiéval TRES musclé) me fit sauter sur place, ma corne à la main, tandis que la foule s'assemblait devant la scène, attirés autant par la musique plus virile que par la jongleuse/danseuse qui manipulait bolas, fouets et éventails enflammés qui faisaient courir de fauves reflets sur son corps très largement dénudé (et qui plus est sommairement recouvert de cuir, vous imaginez qu'avec l'hydromel et la musique barbare, la chose était fort attractive pour la mâle population, sex, beer and bagpipe!).
C'est après cette prestation que commençaient les concerts tant attendus, sur un autre lieu, à savoir une clairière dans les bois quelques mètres plus loin, et là, une vision qui fut pour moi révélation (surtout après m'être gorgée d'Anne Rice pendant un an). Un sentier entre les arbres menait au lieu du concert, la nuit était tombée, des flambeaux éclairaient les bois sombres (je vous passe le laius romantiquement enthousiaste sur les ombres, le feu, les arbres etc...) de part et d'autre du chemin, une armée noire aux visages livides: des hordes de gothiques armés de bagues armures, de clous divers et variés, parés de velours, de dentelles, corsetés, recouverts de manteaux de ténèbres, de capes, d'armures cyber-punk, chaussés de rangers matrixiennes ferrées ou de bottes à (très) haut talons, leurs yeux pleuraient des larmes de bile noire, s'ornaient d'entrelacs mystiques, leurs lèvres rouge sang ou noires étaient un appel aux corruptions sensuelles, sur le blanc resplendissant de la chair s'inscrivait la poésie de l'ombre, le chant de l'enfer. Mon âme hurlait de plaisir esthétique et de Sehnsucht, j'invoquai toutes les créatures riciennes, qu'elles m'ouvrent les portes des ténèbres! Je parvins à me glisser au troisième rang, entre une espèce de folle lubrique moulée de velours pseudo médiéval noir et m'envoyant régulièrement sa longue chevelure rouge dans le visage quand elle ne se frottait pas à ma cuirasse équestre, n'ayant peut être pas compris que c'était une fille qu'elle recouvrait (malgré mes cheveux longs je ressemblait plus à un jeune métalleux qu'à ne lady goth') mais qui fut forcée de se calmer lorsque Corvus Corax remplaça Qntal sur scène et fit hurler ses cornemuses sur des tambours très énervés. C'est alors que la nuisance vint de mon voisin de droite, un barbare massif dont la non moins massive compagne avait cru judicieux de se dessiner de vampiriques morsures (je haussais les épaules, aucun vampire n'aurait le mauvais goût de croquer dans cette géante dodue, pas ceux d'Anne Rice du moins, ni ceux des Shôjo), couple au demeurant fort sympathique, après notre petit accrochage au sens propre du terme: je headbanguais, il sautait sur place, main gauche levée (en cornes, of course) et ce qui devais arriver arriva: mes cheveux se prirent dans ses bracelets à pique et sa bague armure, abrutis l'un comme l'autre par la musique (et peut être la boisson) nous ne comprîmes qu'après quelques minutes ce qui s'était passé, le temps pour moi de faire l'expérience des souffrances d'une marionnette tirée à gauche, à droite, en haut, en bas par les fils de sa tête, marionnette stupide qui évidemment remuait compulsivement la tête en direction inverse. Démêler tous ces nœuds nous pris le temps d'une chanson, aveugle que j'étais derrière mes cheveux, maladroit qu'il était en bon barbare, heureusement que sa massive dame était là et pu défaire le nœud gordien sans couper ni la moitié de mes cheveux ni la main de son copain (ce qui lui eut assurément manqué, à lui comme à elle). Du coup nous échangeâmes les places, je pus headbanguer en paix entre deux dames, préférant rebondir au besoin contre la walkyrie de droite que contre la folle de gauche.
La fin du concert ne sonna pas la fin de cette soirée de rêve, j'étais excité comme une chauve souris chez la comtesse Bathory, Claus voulait essayer son nouveau harnais: à minuit nous partîmes pour une chevauchée nocturne, mon esprit galopait bien plus vite que ma monture pourtant fort véloce, mon imagination volait avec des ailes de dragon. Seule l'Allemagne m'a comblée de moments si extraordinairement romantiques où l'on sent que le fantastique est tout proche, près à faire irruption, séparé de nous par un voile d'ailes de mouches et qui pourtant est aussi dur que les portes de Mordor, et cette proximité inatteignable, pressentie embrase l'âme, impossible distille en elle une douleur aiguë, ils nomment cela Sehnsucht.
C'est aussi à Hanovre que je sus que ma rétention à Stan prenait fin: j'étais acceptée à Louis-Le-Grand en 1ereL; Il y aurait beaucoup à dire sur ces différents lycées, l'atmosphère, les profs, les élèves, les valeurs, pour faire bref, aucun des deux ne l'emporte sur l'autre dans mon estime, peut-être leur consacrerai-je un article à l'usage des parents d'élèves qui ne savent où inscrire leur précieuse progéniture, mais là n'est point notre sujet. Le fait est qu'en changeant de lycée, mais surtout en passant dans une classe plus «spécialisée» les cours de langue prirent une toute autre tournure. Je commençai à lire des œuvres complètes, commençant, bien sûr, par les Deutsche Heldensage, histoire de retrouver mes potes Dietrich von Bern, Etzel et compagnie en VO, puis découvris Kleist grâce Michael Kolhaas tandis que mes camarades se ruaient dans Brecht. Enfin j'avais des camarades, des vrais, aussi barjot que moi, avec lesquels je pouvais discuter de Tristesse et Beauté, de Japon, de la Sehnsucht existentielle et autres choses qui nous tenaient à cœur. Certains s'enthousiasmaient pour Thomas Mann, je lui préférai Hoffmann grâce à l'éblouissement que fut pour moi der goldene Topf, ces mondes parallèles multicolores et fous qui attirent les jeunes héros hors du quotidien bourgeois, vers la folie, le bonheur autiste, le suicide, des tourbillons de magie sur les trilles de la Reine de la Nuit, der Sandmann, imago paternelle maléfique s'avançant vers Nathanael tel la statue du commandeur « Don Giovanni, a cenar teco... », la folie triomphante chantant le Dies Irae du Requiem. Il y eut aussi Hildegard von Bingen (que je n'ai toujours pas lue dans le texte), intellectuelle, mystique, conseillère puissante dans un univers d'hommes, riche des secrets de plantes, des pierres, des animaux, des couleurs et des harmonies célestes: le Moyen Age s'incarnait plus sérieusement que lors des marchés médiévaux et pourtant le rêve hanovrien continuait de me hanter c'est pourquoi je décidais de partir durant un mois grâce aux bourses Zellidja étudier la reconstitution médiévale en Allemagne.
Si la chose vous intéresse, j'ai jadis crée un blog là-dessus, à une époque où j'étais encore plus noob que maintenant (si si, c'est possible!) et ne savais ni gérer les commentaires, ni éditer mes articles après publication, donc il y a des TAS de fautes d'orthographe, c'est mal fichu en diable et en plus j'ai oublié le mot de passe de mon compte, donc la chose est à peu près irrécupérable, mais j'y ai laissé un compte rendu du voyage, quelques chouettes photos, et comme je suis une vieille cossarde, je n'ai aucune envie de me répéter, m'étant déjà cassé la tête une fois (je ne renie pas du tout mon compte rendu, seule la mise en page) donc courrez-y et faites votre miel, ô abeilles zélées!
www.blogushildegardensis.blogspot.com
Pendant un mois et quelques jours j'ai donc visité Cobourg (pour une fête historique interépoques sur le thème de l'artillerie: Tage des Donners), Nuremberg (où je pus découvrir les coulisses du musée archéologique et tenir entre mes mains une petite amphore romaine, où je tombais sous le charme de Dürer et des vierges gothiques de bois), Rothenbourg sur le Tauber (ville incroyable tout droit sortie d'un conte de fée, tellement idéalement romantique que c'en est kitsch!), un petit retour à Pforzheim pour dire bonjour à mes amis (et revoir la superbe abbaye de Maulbronn où vécut Faust!), Tübingen (il pleuvait et je ne connaissais pas encore Hölderlin), Kanzach (un bled tellement paumé qu'il n'est même pas indiqué sur les cartes régionales, mais abritant une reconstitution idèle de motte féodale dans laquelle j'eus la chance de passer plusieurs nuits sur un lit seigneurial reproduit à partir d'une pièce de musée!), Bad Wimpfen (la ville de Heinrich Barbarossa, une splendeur), Berlin (est-ce encore le peine d'écrire quelque chose? Oui, vous ne connaissiez sans doute pas le Museumsdorf Düppel ayant reconstitué avec les techniques d'époque un village du XIIIeme siècle et pratiquant l'archéologie expérimentale en matière d'architecture, agriculture, élevage, artisanat, nourriture), Quedlinbourg (LA ville à voir si vous aimez le Moyen Age, la spiritualité, l'Histoire et les sorcières), Hanovre (retrouvailles émouvantes!), les environs de Francfort (une semaine chez un adorable couple de médiéviste très très très fidèles en matière de reconstitution et dotés d'un génie à peu près universel), Worms (la ville des Niebelungen! Ville au 100 dargons!), retour à Kanzach (où je tins le rôle de Nigel Bellay (cf Sydney Fox, et non, je n'ai pas honte) au près d'un archéologue paganisant (musicalement parlant) et barbarisant (historiquement parlant)), Eisenach (et la Wartburg! Moins sublime que Neuschwannstein (que je fantasme allègrement) mais très très impressionnante tout de même), nouveau passage à Hanovre pour voir mes amis et les boutiques derrière la gare! puis Halberstadt (n'y allez que pour lire 1984 d'Orwell et vous taper un bon gros bad trip, sinon, il y a aussi deux sublimes églises dont l'une abrite la plus belle vierge gothique d'Allemagne), Hildesheim (ma-gni-fique, la place de l'Hôtel de ville est une splendeur, et il y a une église au plafond fresqué à tomber (au sens propre car il faut se pencher en arrière pour admirer la chose), un petit crochet par l'Autriche (après des heures de routes sur fond d'ASP!!! camp médiéval dans une noble ruine du XVeme en voie de restauration très Caspar David Friedrichienne) avant de revenir à Francfort.
Poum poum, me revoilà, je reprends l'article le 21 décembre. Bonne année à tous!!!!
Il se trouve que je suis dans les conditions idéales pour écrire ce qui suit: je n'ai pas dormi depuis 32 heures, ai passé hier 24h sans manger avant de me retrouver exposée aux rayonnements ténébreux de l'Incarnation de la Beauté. C'est précisément ce type d'expérience que j'ai pu faire en Allemagne à deux reprises, tout d'abord lors de ce voyage en 2005 puis cet été (2008) à Bamberg. La première fois, je partais à la recherche du Moyen Age (surtout du XI au XIIIeme siècles), de sa beauté, de sa spiritualité. Parcourant l'Allemagne seule, sac au dos, j'ai pu vivre des choses incroyables dans un état d'excitation avancée à la limite du délire du au manque de sommeil (que je ne vivais pas comme un manque, mais l'enthousiasme se refusait à toute paresse), à un état de carême permanent, à une tension nerveuse sans relâche. Dans cet état de fatigue physique et de suractivité spirituelle, émotionnelle, intellectuelle l'esprit se dresse sur sa plus haute cime, c'est le moment de toutes les synesthésies, de toutes les paniques, de toutes les extases. Chaque perception s'impose avec une force extraordinaire, l'effet de la Beauté est alors foudroyant, qu'il s'agisse de la Wartburg ou d'une course nocturne en voiture portée par des hurlements de pagan metal (avec l'archéologue médiéviste qui m'a fait découvrir mes groupes de pagan préférés). Au cours de ces expériences, le sujet ne fait qu'un avec l'objet, la beauté de ce que je contemple m'illumine, me sublime et me tord les entrailles de Sehnsucht. Sans doute du fait de mon «objet d'étude», cet état fut très souvent lié à la religion, aux églises pour culminer lors de la découverte fortuite du tombeau de ma sainte patronne dans ce que je considère comme la plus belle ville allemande que j'aie visité: Quedlinburg. Étrangement, l'ombre et la lumière s'unissaient dans cette exaltation: au cœur du Harz, région hantée de démons et peuplée de sorcières abritant le mythique Blocksberg, la Grâce m'envahissait sans chasser ces démons mais en les embrasant. Devant la beauté de cette ville médiévale, la prégnance démonologique et le rayonnement divin, mon âme chantait des louanges au Seigneur et hurlait sa félicité. En moindre mesure la découverte de Berlin avec un étudiant médiévisto-alternativo-gothique (tout en étant très sérieux et professionnel) me jeta dans une frénésie sombrement romantique alliant cimetière du XIXe, underground corseté de vinyl, élitisme XVIIIeme et culture geek! La Grâce agissait à travers le métal, à travers les fantasmes de virginité vampirique, à travers le génie d'ASP, à travers l'initiation à la forge pour culminer dans la prière illuminée devant des retables du XIVeme. Je compris par l'expérience ce que ma raison se refusait à admettre: l'augustinienne vérité de l'entier libre arbitre au sein de la Providence dispensatrice de Grâce. Ce qui m'avait toujours révoltée, me rangeant sous la bannière du Rebelle byronnien ou miltonien m'apparut dans l'expérience comme une évidence: oui, Dieu nous guide sûrement et imperceptiblement, Il est là, dans ce qui peut Lui sembler le plus étranger sous un regard profane (car rien ne Lui est extérieur), quand le black metal scandinave me donne envie de m'élancer vers Lui sur des ailes de dragon! Il n'y a plus de contraires dans la seule vérité de la joie immense, tellement débordante, tellement disproportionnée à notre âme qu'elle en est douloureuse, je suis moi, je me suis rejoint, pleinement, sans renoncement, au sein de Sa Grâce infinie qui étreint mes plus fangeuses ténèbres!
A ce stade je suis définitivement passée pour une folle aux yeux de mon rare (mais ô combien précieux) lectorat, bon, ne réservez pas tout de suite ma camisole: il est très malaisé de décrire la Grâce, seule l'expérience la révèle. Je ne pense pas qu'un tel sublime puisse passer par des mots humains (je ne parle pas de Sainte Thérèse d'Avila ni Saint Jean de la Croix qui étaient inspirés), en tout cas pas par les miens. A entendre le catéchisme à ce sujet, j'avais toujours considéré cela comme du totalitarisme divin, comme un viol du Je profond, je n'ai pas la prétention de le mieux expliquer que les catéchistes. Donc soyez indulgent, ô rationaliste lecteur!
Je ne m'étalerai pas davantage sur la façon dont l'Allemagne a façonné mes goûts et mon identité, vous avez déjà eu plus que votre ration d'autobio, avec les médiévistes, je me suis plongée dans le mouvement goth' allemand, ses groupes, ses magasins, ses soirées, si vous voulez en savoir plus, hop, sur mon ancien blog!
Sautons quelques années (chronophilie, mmmh, à exploiter, c'eût fait bander Proust je n'en doute point, surtout qu'à un N près... mais ne glissons pas) et tombons lourdement à Bamberg, cet été, après six mois d'acédie profonde et un concours raté. Un mois, une cinquantaine de participants d'au moins 18 ans, un noyau dur de quarante personnes en comptant les étudiants allemands qui nous accompagnaient, et miracle: une atmosphère exceptionnelle de camaraderie excentrique, sans querelles, ni jalousies, ni ressentiment, ni histoires de cul ni de coeur: le paradis! Les étudiants venaient du monde entier, du Japon à l'Angleterre en passant par l'Ukraine, tous animés par leur amour pour la langue et la culture allemandes et par leur enthousiasme pour le sujet «E.T.A. Hoffmann et le romantisme allemand». Nous étions tous à la fois passionnés par nos excellents cours et prêts à suivre nos guides étudiants dans toutes les excursions et surtout toutes les fêtes à base de bière et Bratwürstchen, de Vodka-Redbull et de gros son! Tous différents, tous curieux les uns des autres et respectueux des cultures étrangères (je ne me suis même pas disputée avec les jeunes Turques, c'est dire!!!). Les cours dispensés par des doctorants à l'université sur Novalis, Hoffmann ou Eichendorff étaient de la pure jouissance intellectuelle, je n'avais jamais atteint ce niveau là en khâgne, malgrès toute l'affection et le respect que je porte à mes profs, elles étaient enfoncées bien profond! Plus qu'un cours, nous avions établi une véritable relation d'amitié avec nos enseignants, il faut dire que les conditions étaient idéal: si nous étions là, nous étudiants, c'est que nous aimions la langue, le thème global et le sujet particulier du séminaire, s'ils étaient là, c'est qu'ils aimaient les auteurs dont ils nous présentaient les œuvres, bref, une communion totale dans l'Esprit du Siècle (enfin, du fin XVIIIe début XIXeme). Représentez vous en particulier un doctorant passionné d'Histoire et de Littérature médiévale, de leur influence sur la littérature postérieure, sur l'art en général et sur la culture actuelle (un poil geek, je vous l'accorde), qui instaure le débat perpétuel dans son cours (ce qui s'est trouvé être la méthode la plus constructive entre toutes) pour nourrir l'interprétation des lectures des uns et des autres et faire de l'intertextualité non pas dans un rapport binaire auteur-lecteur mais dans un remue-méninges (le terme est fort naïf mais à le mérite de remplacer «brain storming») à neuf lecteurs et un auteur, qui arrive en cours avec de magnifiques gâteaux en forme d'ogives, parce qu'il n'avait rien à faire, alors il a fait des gâteaux pour nous, qui est marié à une forgeronne, qui écoute In Extremo et Corvus Corax!!!
Le romantisme était omniprésent, il nous obsédait consciemment cinq heures par jour, moins consciemment le reste du temps, ce qui fait que dès la troisième semaine nous étions au bord de la folie hoffmanienne et dans un état d'excitation brûlante, exaspérée par le manque de sommeil et l'agitation permanente. Nous organisions des pique-niques nocturnes autour d'une fontaine dont le miroir reflétait les bougies que nous y avions déposé, dans les jardins d'une église gothique; nous fréquentions les clubs alternatifs underground, nous nous réunissions chez l'un ou l'autre pour refaire le monde et des jeux stupides à mesure que les bouteilles se vidaient. Outre cette ambiance extraordinaire, je me sentais enfin bien en moi, bien où j'étais, chez moi! Alors que mon premier séjour prolongé ne m'avait pas permis de me ressentir cette appartenance, étant toujours en situation de passage, en tension permanente pour capter les plus possible de sensations, dans l'urgence de l'éphémère (ohlala, catastrophe, je vais finir sur France Culture moi!) du transitoire, je vivais enfin l'Allemagne de l'intérieur, en allant faire mes courses chez Aldi, en luttant contre une invasion de poissons d'argent, en maudissant les Amis (qui n'ont rien d'amical mais, comme les poissons d'argent, sont plutôt envahissants, occupants dirons-nous) et leur saloperie de base militaire. Pourquoi étais-je à ce point chez-moi? Parce que là bas, dans une ville de la taille d'une petite préfecture provinciale, on trouve un rayon Metal du tonnerre de Thor dans le premier Müller (l'équivalent de notre Monop') venu, rayon séparé de ses voisins Gothic et Punk, parce que 50% des jeunes gens affichent leur bon goût par des T-shirts de groupe, parce que 40% ont les cheveux longs, parce qu'il y a une fois par semaine une nuit Hard and Heavy dans un des clubs de la ville, par ce que les jeunes des deux sexes y sont incroyablement beaux et cools. Après être revenue en France et en avoir fait l'expérience grâce à une déferlante de touristes teutons, j'ai été tentée de penser que toute beauté était allemande et que tout Allemand était beauté, mais, me souvenant de mon séjour, force est de réviser cette estimation à la baisse. La beauté est la chose du monde la moins bien partagée, elle existe en cinq fois plus forte proportion en Allemagne qu'en France, et je pourrais la juger approximativement à un taux de 40%. Chez les jeunes touristes (les étudiants), sûrement de part le niveau socio-culturel et l'éducation du goût, elle s'élève à 90%, et encore, je suis sévère. A Bamberg, on trouve trois boutiques goth', et les articles y sont sensiblement moins cher qu'en France, une compil' de deux CD, soit une cinquantaine de titres, comprenant un bon pour un magasine fort épais et bien illustré, coûte 9 euros! On trouve une boutique spécialisée en manga, comics, jouets pour geeks et albums d'OST, imaginez cela dans une ville minuscule!!!! Les vieux y sont sympa, accueillants, protecteurs, ils voient défiler ces hordes de jeunes corbeaux avec bonté, allant parfois jusqu'à s'intéresser à leur musique. Les villes sont médiévales. Même les chiens sont plus sympa qu'en France (enfin, qu'à Paris, ce qui n'est peut être pas très représentatif). Par contre, il y a des limaces...
Mais revenons à nos extases. L'excitation, les veilles et une certaine frugalité m'avaient déjà fait entrer dans une réalité plus profonde, où tout devient signifiant, où les ombres vous parlent, où le fantastique s'exhale de chaque pierre et qui plus est de chaque plante, où l'on se demande lequel, du corps ou de l'esprit sombrera le premier. Le dernier jour, par un merveilleux soleil de fin d'été dorant les jeunes mortes d'un éclat mélancolique, un jour Traklien, je décidais de visiter une église dont la danse macabre était vantée. Ce fut le départ d'un enchaînement de beautés, de coïncidences qui ne pouvaient en être, de perfections où chacun de mes souhaits les plus inconscients, les moins formulés se retrouvait exaucé. Sur le chemin s'ouvraient de magnifiques jardins derrière d'imposantes grilles de fer ouvragé, de mystérieuses tourelles cachées sous le lierre, de nobles immeubles XIXeme. L'église elle-même était magnifique, ses voûtes s'ornaient de fresques florales représentant les plantes bibliques, des gisants baroques représentaient le mort à l'agonie sous l'étreinte de la Faucheuse, lorsqu'enfin je trouvais la «chapelle du Saint Sépulcre», j'eus l'impression, après tant de beauté, que cela m'était donné «par surcroît»: la Danse Macabre était une splendeur baroque, la finesse du stuc sur des fresques pastelles, la délicatesse des squelettes souriants pourchassant des putti (la seule apparence sous laquelle le putto m'est supportable: dans la seconde avant qu'il ne soit harponné par le javelot de la Mort), la Mort couronnée et mélancolique, dans une pose Hamletienne, mais surtout la Mort s'amusant à souffler des bulles de savon. Délicatesse poignante, tristesse et beauté, mélancolie de l'éphémère! Tant de beauté, tant de joie m'incitent à prier et c'est alors que je remarque un classeur de prières dont certaines m'émeuvent et que je souhaite recopier avant de me rendre compte que le curé en a mis plusieurs par feuillet avec une note expliquant que le visiteur était libre de les prendre, chose bien minime mais qui m'apparut comme un don de plus. Je quittai peu après l'église et trouvai une indication vers une seconde église 100m plus loin, autant d'admiré me disais-je en marchant dans sa direction, sans savoir que j'allais découvrir une église othonienne du XIeme siècle marquant une étape du chemin de Saint Jacques!!!! Orgasme de médiéviste! A l'église succéda la visite du palais épiscopal et sa peu morale débauche de luxe (non pas que le luxe soit immoral en soi, ni même que sa surabondance me choque dans les églises, mais quand il s'agit du divertissement du clergé qui se roule dans l'or de l'âpreté au gain et la pourpre du stupre, là, ça craint à donf!) qui ajouta encore à mon émotion esthétique.
Au moment de rejoindre mes amis pour la fête d'adieu, je débordais de joie, de grâce, de beauté, elles imprégnaient chaque fibre de mon être, chaque vision, chaque son s'auréolait de félicité. Et re-belote pour une session « je danse dans la rue avec un sourire béat et fringuée en gotho-metalleuse pour couronner le tout, me signe en pleine rue tellement mon coeur suffoque d'Amour pour Dieu, avec ma bague armure naturellement, histoire de passer encore plus pour une mystico-goth'! ».
Jamais je ne ressentis de telle chose ailleurs, nulle part ailleurs je ne connus ainsi la Joie Parfaite, dans aucun autre pays je ne me trouvai à ce point en phase avec mon environnement, intégrée dans une communauté dans laquelle je me reconnais. Pour moi le Bonheur est Allemand!